I Encontro Civilização ou Barbárie Serpa 2004

Les limites des possibilités des agresseurs impérialistes

Henri Alleg    26.Sep.04    Serpa 2004

Chers amis, chers camarades,

Permettez-moi tout d’abord de féliciter les organisateurs de cette rencontre internationale, plus spécialement les responsables du site «resistir.info» et les amis des municipalités de Serpa et de Moura, d’avoir osé prendre l’initiative d’un tel rassemblement en dépit de toutes les difficultés et d’avoir su résoudre si magnifiquement tous les problèmes qu’il posait. Encore une fois merci.

Le thème de cette rencontre «Civilisation ou Barbarie» est au cœur des interrogations d’aujourd’hui. Même si des millions d’hommes n’ont pas tous encore une claire conscience de l’enjeu en cours dans l’immense affrontement qui, contre la majorité écrasante des peuples, dresse une minorité de puissants, avides d’imposer leur domination universelle, chaque jour qui passe renforce le sentiment général que le monde est aujourd’hui à une angoissante croisée de chemins.

Est-il condamné, comme le veulent les porte-parole du capitalisme, à subir la loi d’airain d’un système dont la motivation est avant tout le profit égoïste avec toutes ses terribles et barbares conséquences ou aura-t-il la force et les moyens de s’en libérer ? On sait qu’à cette question fondamentale, certains ont déjà répondu qu’il n’y avait pas d’autre système viable que le capitalisme et que la chute même de l’URSS apportait le preuve de la solidité et de la permanence de son règne. Un règne, oublient-ils de dire qui est celui de l’exploitation et de l’oppression, qui engendre et étend la faim, le chômage, l’ignorance, les maladies, la pollution universelle, les guerres permanentes et dont l’aboutissement est la destruction de toutes les valeurs de la civilisation et de l’humanité elle-même.

Ce n’est pas là seulement le songe apocalyptique de quelques Cassandres modernes qui « jettent l’éponge », désespérées de l’écroulement du magnifique rêve né dans le sillage de la Révolution d’Octobre, mais aussi la conclusion à laquelle parviennent des esprits restés éloignés de la réflexion et de l’action révolutionnaires. Affolés par le mouvement du monde et faisant le bilan des menaces catastrophiques qui pèsent sur celui-ci, certains en arrivent à considérer la perspective de son annihilation non seulement comme une possibilité mais comme la probabilité la plus grande, sans pourtant en expliciter les raisons et sans envisager qu’un autre cours soit possible pour inverser ces sinistres prévisions.

Dans un livre récent intitulé « Introduction au siècle des menaces », l’un d’eux, Jacques Blamont, membre de l’Académie des Sciences et spécialiste de la recherche spatiale française, trace de l’avenir un tableau désespérant. Permettez–moi d’en donner un passage cité récemment par un hebdomadaire parisien. Voici ce qu’on peut y lire :

« Les cinquante prochaines années verront s’exacerber les tensions, les maladies, les pénuries ; nous n’avons plus le temps de développer de nouvelles filières, de nouveaux médicaments, de nouvelles règles du jeu …Un événement d’ampleur comparable à celle de la peste noire, c’est-à-dire la réduction de la population mondiale d’un bon tiers, paraît la conséquence inéluctable de notre gestion des ressources planétaires… Notre monde a été prévenu qu’il doit mourir mais il ne le croit pas.»

L’auteur poursuit l’énumération des inquiétantes interrogations qui se profilent à l’horizon: Comment nourrir les 9 milliards d’être humains qui peupleront bientôt la terre ? Comment survivront ceux qui, vers l’an 2050, s’entasseront dans d’immenses mégapoles et représenteront 80% de la population mondiale?

Il serait illusoire de croire, note l’auteur, que les milliards d’hommes dont les conditions de vie ne cessent d’empirer et qui aujourd’hui subsistent avec moins d’un dollar par jour, « prisonniers d’une condition qui leur laisse la violence comme seule arme », accepteront éternellement le sort qui leur est réservé. Mais cette même « futurologie », qui prend en compte les thèses d’Huntington sur le « choc des civilisations », se garde de désigner les coupables et de mettre en cause les raisons profondes de la faillite d’une société qui, débouche sur un temps de guerre sans fin. Les stratèges des USA n’ont-il pas déjà programmé, comme le révélait une très sérieuse publication américaine « Covert Action », après les agressions contre l’Afghanistan et l’Irak, une soixantaine d’autres conflits, grands et petits, qu’ils se proposent de déclencher « pour la sécurité de l’Amérique » dans les années à venir, outre ceux qu’ils mènent déjà indirectement contre les Palestiniens et d’autres peuples en Amérique latine et en Afrique ?

Que faire donc, pour empêcher cette marche apparemment inéluctable vers le gouffre ? Il n’est pas besoin d’être un savant économiste ou un sociologue averti pour dire d’où vient le mal. Ses causes s’affichent de plus en plus évidentes aux yeux de tous. La racine -et ce ne sont plus le seuls communistes qui le disent- en est le capitalisme même dont la seule règle, la seule morale, depuis l’époque même où il naissait « dans la boue et dans le sang », demeure la loi du profit.

Depuis l’élimination de l’Union soviétique de la scène mondiale et l’accession de leur pays au rang d’unique superpuissance, les dirigeants américains affirment avec arrogance leur volonté de domination universelle et d’appropriation des richesses essentielles (notamment des hydrocarbures) des pays qu’ils convoitent. Pour s’en rendre maîtres, ils ne reculent devant aucune hypocrisie, devant aucun mensonge pour tenter de se justifier et c’est au nom de la « lutte contre le terrorisme » et pour l’extension de ce qu’ils nomment « démocratie » et qui n’est que leur dictature, qu’ils s’arrogent le droit d’intervenir partout.

Leur incroyable absence de conscience morale, leur détermination à utiliser les moyens les plus extrêmes pour atteindre leurs buts -quelle qu’en soit la sauvagerie et les épouvantables conséquences -ont été involontairement mis en lumière par Madeleine Albright, alors secrétaire d’Etat du Président Clinton, interrogée par la chaîne américaine CBS à propos des conséquences du blocus de l’Irak sur le sort des enfants du pays.

« Nous avons appris, lui dit le journaliste, qu’un demi million d’enfants étaient morts des suites du blocus en Irak. C’est plus qu’Hiroshima et vous le savez. Est-ce que cela en valait la peine ? ». La réponse de Mme Albright, qui mériterait de rester dans les annales car, plus que de longs discours, elle est significative du degré de perversion à laquelle sont arrivés les dirigeants d’un pays qui prétend donner au monde des leçons d’humanisme et de respect des droits de l’homme : « C’était un choix difficile,dit-elle, mais nous pensons que le prix à payer en valait la peine… ».

« Le prix à payer » ? Seulement la vie de 500.000 enfants. Et à payer pour quoi ? Pour l’appropriation au profit de milliardaires de nouvelles ressources en pétrole, pour assurer leur domination sur des régions entières de pays situés à des milliers de kilomètres de côtes américaines, pour défendre et maintenir les plus longtemps possible une situation qui enferme des centaines de millions d’hommes dans la misère et le sous-développement, pour empêcher les peuples d’accéder à une pleine souveraineté et d’avancer dans la voie du progrès social.

Assurément, aux yeux de ceux qui règnent à Washington, « cela valait la peine » comme cela « vaut la peine » de bombarder des villes ouvertes, de massacrer des dizaines de milliers de civils désarmés, de détruire un pays tout entier, ses maisons, ses écoles, ses hôpitaux, de soumettre aux plus horribles et plus dégradants supplices les patriotes révoltés par l’occupation de leur pays. Cela « valait la peine » puisque c’est là la logique nécessaire d’un Etat qui prétend défendre la civilisation contre tous ceux qu’il « baptise » uniformément du nom de  « terroristes », alors que, par ses agressions sanglantes multipliées contre les peuples, c’est lui-même qui mériterait le plus justement ce qualificatif.

Faisant la critique féroce du capitalisme, Berthold Brecht met en scène des personnages, gangsters et policiers qui servent avec le même zèle la société de fripons à laquelle ils appartiennent. On ne sait plus très bien qui est qui, tant les uns et les autres sont associés dans les mêmes trafics et tant ils se ressemblent dans leur comportement. Une fois de plus la réalité dépasse la fiction, comme le montre une affaire connue qu’il n’est pas inutile de rappeler tellement elle est symbolique. C’est ainsi que l’actuel vice-président américain Richard Cheney, a été, de 1993 à l’année 2000, le Président-Directeur Général de l’une des plus grandes entreprises de construction, Halliburton. Devenu l’adjoint en même temps que le conseiller très écouté de George W. Bush, Cheney n’a pas oublié -bien au contraire –cette firme dont les intérêts lui restent évidemment toujours proches. C’est ainsi que celle-ci a pu obtenir -sans appel d’offres- un contrat de 7 milliards de dollars pour la reconstruction en Irak de divers sites dévastés par la guerre. Il n’est pas précisé si Cheney a désigné à l’avance aux chefs militaires américains les constructions et installations qu’il préférait voir détruites par priorité parce que le rapport financier en serait meilleur. Mais pourquoi ne le ferait-il pas ? Massacrez, brûlez, détruisez tout ! Halliburton — avec l’appui de Cheney et pour quelques milliards de dollars qui iront dans leurs poches — se chargeront de reconstruire. Business is business! Tout ce qui est bon pour Halliburton et pour Cheney est bon pour l’Amérique et donc bon pour le monde « globalisé » que veulent Bush et les siens.

Il y aura donc d’autres guerres pour s’accaparer d’autres richesses pétrolières et d’autres points stratégiques, pour détruire d’autres villes avec leur population, d’autres ponts, d’autres aéroports, d’autres lignes de chemin de fer, d’autres routes, d’autres hôpitaux, d’autres écoles, d’autres lieux de culture millénaires afin d’engranger d’autres profits.

Et, pourquoi, après la guerre d’Irak, faudrait-il s’arrêter en si bon chemin ?

Il n’en est nullement question à Washington. Ni du côté des dirigeants républicains, ni du côté des démocrates car, les uns et les autres sont les gérants du même système. En dépit des différences de forme et de langage, c’est, sur le fond, les mêmes intérêts qu’ils représentent, le même projet d’imposer la domination US, politique, économique et culturelle sur le monde entier avec, pour effet, l’accentuation de tous les maux qui caractérisent un système essoufflé par des crises à répétition et miné par d’insurmontables contradictions.

Mais alors que peut-on faire ? La réponse sur laquelle se rejoignent les défenseurs intéressés du système en même temps que les idéologues qui, comme celui que j’ai cité, constatent le désastre mais n’envisagent pas qu’il puisse y avoir de solution, est qu’il n’y a rien à faire. Pour les premiers, comme le proclame un de leurs théoriciens officiels, le système capitaliste est l’aboutissement achevé de la marche de l’histoire et il est prouvé qu’il ne saurait y en avoir d’autre. Pour les seconds, le monde est condamné à la ruine et à la destruction et il est vain de refuser de voir la réalité en face. La seule chose encore possible est de retarder le plus possible l’inéluctable faillite et, pour cela, de se préparer, en s’armant jusqu’aux dents, à combattre les principaux dangers désignés comme étant l’islamisme et le « terrorisme ». Aussi est-il souhaitable, dit l’auteur cité, que les gouvernants français, comprenant enfin la situation , développent, comme le font ceux des USA, une politique intense de réarmement.

Il n’y aurait donc pour les peuples aucune autre perspective que de se soumettre à la dictature des impérialistes américains et d’accepter le monde d’inégalité et d’oppression renforcée dont ils sont les champions. Un monde où s’affirment chaque jour plus visibles et plus insupportables les contrastes et les oppositions entre pauvres et riches, entre exploités et exploiteurs, entre faibles et puissants.

Les maîtres de l’heure, forts de leurs armes super sophistiquées, de leur puissance financière, de leur formidable capacité de corruption, veulent donner d’eux l’image de l’invincibilité et c’est elle que leur medias, journaux, radios et télévisions s’efforcent de conforter quotidiennement pour, convaincre le monde qu’il est vain de s’opposer à eux.

Les ignominies dont sont coupables leurs soldats, les violations qu’ils multiplient des conventions internationales, ne peuvent que servir finalement leur cause, pensent malgré tout les stratèges du Pentagone. Car l’horreur des crimes commis, même si la révélation en est provisoirement gênante, doit prouver la force de leur détermination et constituer un avertissement à ceux qui n’acceptent pas leur loi. C’est le même raisonnement qui les inspirait au Vietnam et guidait aussi les colonialistes français en Algérie. On sait aussi comment, dans les deux cas, en dépit de leur formidable puissance de feu, de leur supériorité technique et financière, de leur encadrement formé dans des écoles spécialisées pour mener la guerre sans « états d’âme », les impérialistes ont subi des défaites cinglantes de la part de peuples démunis, mais rendus invincibles par la farouche volonté d’indépendance et de liberté qui les exaltait.

Au début de ces mêmes conflits, les agresseurs proclamaient également leur certitude d’une victoire rapide. « Les quelques bandes de rebelles algériens seront rapidement anéanties» promettaient les chefs civils et militaires français. Mais la guerre avec ses massacres, ses horreurs, ses centaines de milliers de morts, ses milliers de villages détruits dura plus de sept ans pour se terminer par la victoire de l’Algérie.

«Le travail sera vite fait et les boys rentreront rapidement au pays » proclamaient Georges Bush et les siens au début de la guerre contre l’Irak On sait ce qu’il en a été. Pas un jour ne s’écoule sans que des attaques menées contre les mercenaires américains et leurs alliés se soldent par de nouvelles pertes dans leurs rangs, sans que de nouvelles actions de patriotes témoignent spectaculairement de l’inébranlable volonté des Irakiens de poursuivre la lutte pour la libération, en dépit des trahisons de certains et des efforts multipliés pour les diviser et défigurer leur engagement.

Ainsi se révèlent aux yeux du monde entier les limites des possibilités des agresseurs impérialistes. Comme pour tous ceux qui, au cours de l’histoire, se sont fixé pour but d’asservir le monde et se sont grisés de leur propre puissance jusqu’à croire qu’ils pouvaient, par une politique de terreur et d’extermination généralisée, assurer leur victoire, il vient un jour où il leur faut se rendre compte que la résistance inflexible des peuples peut être plus forte qu’eux.

Sans doute faudra-t-il encore beaucoup de temps, beaucoup d’efforts, beaucoup de sang et de sacrifices pour arrêter cette course effrénée, sur ce seul chemin que le système capitaliste et ceux qui en sont les profiteurs laissent ouvert, celui de la misère, de l’exploitation intensifiée et des guerres sans fin, un chemin qui ne peut mener qu’au chaos et à la barbarie. Contre cette épouvantable perspective, des dizaines et des dizaines de millions d’hommes, chaque jour plus nombreux, se lèvent sur tous les continents. Dépassant leurs différences, ils affirment, dans de formidables manifestations, leur volonté de sauver l’humanité et de promouvoir un autre monde. Un monde qui permettra à chaque peuple de se développer dans la liberté et le progrès, à chaque travailleur, à chaque être humain de vivre pleinement dans une société enfin humaine.

Est-ce une utopie que de croire à un tel avenir et, malgré les revers et les reculs provisoires de continuer à se battre pour lui? Il est arrivé, au cours de l’histoire, qu’une société ayant accompli son temps, apparaisse si totalement dans l’impasse que ceux-là mêmes qui en sont les bénéficiaires pressentent que des forces neuves sont prêtes à émerger. Pour se mettre à l’abri de la réalité, ils peuvent proclamer, comme Francis Fukuyama et quelques autres, que nous sommes arrivés à la « fin » de l’histoire, alors que la « fin » qui vient n’est pas celle de l’histoire mais la leur, celle d’un système condamné qui ne peut se survivre et pourtant refuse d’accepter sa disparition.

Quelques dizaines d’années avant la Révolution française, le Roi Louis XV, sentant lui aussi que l’époque de la royauté absolue et du système féodal ne pourrait lui survivre longtemps avait eu une phrase prémonitoire : « Après moi, le déluge ». Le déluge balaya son régime, mais ce qui vint après fut l’aurore d’ une nouvelle ère, celle ouverte par la Révolution de 1789.

La société capitaliste, déjà très fortement ébranlée par les révolutions socialistes passées et par le mouvement de libération des peuples verra, elle aussi, venir sa fin. Aucun remède miracle n’existe qui puisse la faire se survivre éternellement.

Après elle, une autre « aurore » viendra qui, si le monde veut échapper à la barbarie en marche, ne peut être que celle du socialisme. Les forces pour y parvenir existent. Ce qui leur manque encore est la cohésion, des états-majors conscients et responsables qui jouissent de la confiance populaire et qui possèdent une claire vision des étapes à parcourir.

Il y a plus de cent cinquante ans, face à la bourgeoisie encore triomphante, Karl Marx lançait le célèbre mot d’ordre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ».

Plus que jamais, il reste actuel mais nous pourrions le compléter aujourd’hui pour proclamer : « Anti-impérialistes de tous les pays, unissons- nous ! »

C’est aussi, j’en ai la conviction, ce message que l’on retiendra de notre rencontre de Serpa.